Ce qu’Oxfam ne peut pas faire seul — et ce que nous pouvons construire ensemble

Une tribune de Philippe Bensac, coordinateur du projet IMPACT

Oxfam France vient de publier un document que je vous invite à lire et à partager : une fiche pédagogique sur cinq crises humanitaires majeures qui déchirent le monde en ce moment.

Soudan du Sud. Gaza. Bangladesh. République Démocratique du Congo. Liban.

Cinq pays. Des millions de vies brisées. Et une réalité que les chiffres résument brutalement : 120 millions de personnes déplacées dans le monde aujourd’hui — un chiffre qui a presque doublé en dix ans.

Je veux vous parler de ce document. De ce qu’il dit. De ce qu’il ne peut pas dire. Et de ce que nous pourrions, collectivement, faire de plus.

Ce que dit Oxfam — et c’est déjà beaucoup

La fiche d’Oxfam est honnête, documentée, courageuse. Elle ne se contente pas de décrire des souffrances : elle en explique les mécanismes. Les guerres civiles alimentées par des rivalités politiques. Les crises climatiques qui détruisent les cultures et les troupeaux. Les épidémies qui s’engouffrent dans les failles d’États effondrés. L’aide internationale qui se réduit au moment précis où elle devient la plus nécessaire.

Au Soudan du Sud, près d’une personne sur deux souffre de faim aiguë. Le plan humanitaire 2025 n’est financé qu’à 40 %.

À Gaza, plus de 72 000 personnes ont été tuées depuis octobre 2023. Plus de 80 % de l’aide alimentaire est bloquée. Un cessez-le-feu a été signé en octobre 2025 — et n’a jamais été respecté.

Au Bangladesh, près d’un million de réfugiés rohingyas vivent depuis huit ans dans le plus grand camp de réfugiés au monde, sans droits, sans perspective de retour, sans horizon pour leurs enfants.

En RDC, 27,7 millions de personnes sont en situation d’insécurité alimentaire sévère. Dans l’est du pays, une femme est victime de viol toutes les quatre minutes — les violences sexuelles utilisées comme arme de guerre.

Au Liban, un habitant sur quatre est réfugié. 75 % des réfugiés vivent dans l’extrême pauvreté. Et depuis début 2026, une nouvelle escalade des bombardements replonge dans l’urgence des populations qui n’avaient pas eu le temps de se relever.

Ce que la fiche dit sans pouvoir le résoudre

Dans chaque section de ce document, une phrase revient. Comme un leitmotiv douloureux. Comme l’aveu d’une limite que personne ne veut nommer frontalement.

« Sans cessez-le-feu durable… »

« Sans soutien international conséquent… »

« Sans financement massif et durable… »

« La communauté internationale a les moyens d’exiger… »

Ces phrases disent quelque chose d’essentiel : l’aide humanitaire ne suffit pas. Non pas parce qu’Oxfam manque de courage ou de compétence — l’organisation est présente sur tous ces terrains depuis des décennies, parfois au péril de ses équipes. Mais parce que l’aide humanitaire intervient en aval d’un dysfonctionnement que personne ne traite en amont.

Ce dysfonctionnement a un nom : l’absence de mécanisme tiers, neutre et contraignant pour arbitrer les conflits géopolitiques.

Les guerres durent parce qu’elles peuvent durer. Parce qu’aucune institution ne dispose du mandat, de la légitimité et des outils pour imposer une résolution contraignante. L’ONU a le mandat mais pas les outils. La CIJ a les outils mais pas le mandat universel. Les accords de paix existent mais sans garants opérationnels.

Résultat : on signe des cessez-le-feu qui ne sont pas respectés. On négocie des accords de paix dont les séquelles sont encore profondes dix ans plus tard. Et pendant ce temps, Oxfam distribue de l’eau potable, de la nourriture, des kits d’hygiène — parce que si personne ne le fait, des gens meurent aujourd’hui.

C’est indispensable. Et c’est insuffisant.

La proposition IMPACT

Depuis plusieurs années, je travaille sur un projet que j’appelle IMPACT — Instance Mondiale pour la Paix par Arbitrage, Coopération et Transition.

L’idée de départ est simple, presque évidente une fois qu’on la formule : ce qui fonctionne en droit commercial international peut être transposé au champ géopolitique.

En droit des affaires, lorsque deux entreprises ou deux États sont en litige sur un contrat, ils peuvent recourir à l’arbitrage international. Ils acceptent de soumettre leur différend à un tiers neutre, selon des règles partagées et transparentes, et la décision rendue est contraignante et reconnue par les parties. Ce mécanisme existe depuis des siècles. Il fonctionne. Des milliers de conflits commerciaux majeurs sont résolus chaque année par cette voie, sans guerre, sans violence, sans vainqueur humilié.

Pourquoi ce qui est évident pour un contrat d’affaires serait-il impensable pour un conflit armé ?

IMPACT propose de construire cette architecture pour les conflits géopolitiques, articulée autour de cinq piliers :

Dialogue — créer les conditions d’une parole possible entre parties qui ne se parlent plus.

Médiation — accompagner la recherche de compromis par un tiers reconnu.

Arbitrage — soumettre le différend à une instance tierce dont la décision est contraignante.

Coopération — construire les conditions économiques et sociales qui rendent la paix durable.

Transition — accompagner le passage de l’état de conflit à l’état de paix stabilisée.

Ce n’est pas de l’utopie. C’est de l’ingénierie institutionnelle. Et elle s’appuie sur des mécanismes qui existent déjà, mais éparpillés, sous-dotés, sans coordination.

Lire les cinq crises à travers la grille IMPACT

Appliquons concrètement cette lecture aux cinq terrains qu’Oxfam documente.

Soudan du Sud

Le cycle infernal — guerre civile, accord de paix, reprise des affrontements — est le symptôme classique d’une paix négociée sans garant crédible. L’accord de 2018 n’avait aucun mécanisme de suivi contraignant. Résultat : la guerre a repris. IMPACT pose la question que personne ne pose assez tôt : qui garantit l’accord ? avec quels outils de vérification et de sanction ?

Gaza

Le cessez-le-feu d’octobre 2025 n’a jamais été respecté. C’est la démonstration que la communauté internationale produit des textes sans instances d’application. IMPACT ne prétend pas résoudre en six mois un conflit centenaire. Mais il pose le cadre d’une question légitime : qui arbitre, avec quelle légitimité reconnue par les deux parties, et selon quelles règles acceptées en amont ?

Bangladesh / Rohingyas

Huit ans de présence dans les camps. Aucune perspective de retour. Parce que le conflit au Myanmar qui a provoqué l’exil n’a jamais été traité par un mécanisme d’arbitrage régional. IMPACT identifierait ici un litige territorial et identitaire qui appelle une médiation structurée, impliquant l’ASEAN, l’ONU et les acteurs locaux, avec un calendrier de transition négocié.

RDC

Trente ans de conflits. Des richesses minières convoitées par des groupes armés, des multinationales et des États voisins — sans jamais être encadrées juridiquement au niveau international. IMPACT proposerait un mécanisme d’arbitrage économique sur les ressources naturelles en zone de conflit, inspiré des panels d’experts ONU mais doté de pouvoirs réels.

Liban

Pays épuisé, escalade en 2026, absence de cessez-le-feu durable. IMPACT invite à considérer le Liban non comme un terrain de crise isolé, mais comme le nœud d’un système régional — Israël, Syrie, Iran, puissances du Golfe — qui appelle un arbitrage multilatéral, pas une médiation bilatérale épisodique.

Ce que je propose à Oxfam — et à chacun d’entre vous

Je ne viens pas critiquer Oxfam. Je viens leur proposer une alliance.

Oxfam est irremplaçable dans l’aide d’urgence, la présence terrain, la mobilisation des opinions publiques. IMPACT opère sur un registre complémentaire : la construction d’une doctrine de résolution structurelle des conflits, à destination des décideurs, des institutions multilatérales, des espaces académiques et diplomatiques.

Ce que nous pourrions construire ensemble : un séminaire conjoint sur le thème « De l’aide humanitaire à la paix arbitrée », un document de doctrine commun, une contribution à un espace onusien — le Conseil des droits de l’homme, le cadre de l’Agenda pour la Paix — proposant l’arbitrage géopolitique comme complément institutionnel à la diplomatie traditionnelle.

Et au-delà d’Oxfam, ce que je vous demande à vous, qui lisez ce texte :

Partagez-le. Pas pour moi. Pour que cette idée circule et trouve les interlocuteurs qui peuvent lui donner une forme concrète.

Interpellez vos élus. Locaux, nationaux, européens. La question de l’architecture internationale de paix n’est pas réservée aux diplomates. Elle appartient à chaque citoyen.

Soutenez Oxfam. Parce que pendant qu’on construit les institutions de demain, des gens ont besoin d’eau potable aujourd’hui.

L’urgence humanitaire appelle la générosité.

La paix durable appelle des institutions.

Les deux ne s’opposent pas. Elles se complètent.

C’est le sens d’IMPACT.

Philippe Bensac
Auteur, formateur, coordinateur du projet IMPACT

Signataire de la Convention Universelle IMPACT

Laisser un commentaire